Je reviens sur cet interview d’Éric-Emmanuel Schmitt pour l’émission « Le soleil de Platon » du 6 juillet 2026. Au début de l’entretien, Charles Pépin lui demande de parler de son intérêt pour la musique. Voici sa réponse :
— Qu’est-ce qui se passe quand vous écoutez Mozart ?
— Mozart… L’expérience de la musique c’est l’expérience de l’irruption d’un autre monde dans notre monde. La musique ne représente rien contrairement aux autres arts comme la peinture, la littérature etc… La musique elle ne décrit rien du monde, elle est un monde en soi à l’intérieur de notre monde. D’où le profond mystère qu’elle dégage, d’où la profonde attirance, d’où aussi le fait qu’elle nous libère de nous-mêmes.
… Quand on écoute de la musique… d’une manière générale qu’est-ce que c’est « écouter » ? Écouter, c’est faire le vide de soi, en soi, pour entendre l’autre. C’est ce qu’on fait parfois dans une conversation, si ce n’est qu’il faut répondre ! Moi j’avoue que je suis quelqu’un qui écoute beaucoup les autres et qui n’a pas toujours la réplique parce que je suis vraiment en train d’écouter. La musique elle vous saisit et elle vous débarrasse de vous-même. Comme disait Pascal, « le moi est haïssable », il est vrai qu’à chaque fois qu’on coupe les attaches au moi, on se sent mieux !
… Mozart est simple, c’est mon modèle. Utiliser le moins de mots possible pour dire le maximum. La clarté de la ligne. L’absence de pathos excessif. Garder de la tenue (du respect). Il y a une philosophie de l’optimiste. Les œuvres de Mozart finissent toujours par la Joie.
… C’est une Joie lucide. Il donne autant sa chance à Don Juan, le monstre, qu’à ses victimes, qu’aux lâches. Il a le sens du pardon, il ne réduit pas ses personnages à un seul élément.
Puis à 11’50 — Quand Dieu écrit de la musique, c’est du Bach, mais quand Dieu écoute de la musique, Il écoute du Mozart. Mozart a le sens de la grâce, une conception riante et souriante et c’est une pure jubilation. C’est une philosophie de la Joie. Bach, lui, nous amène dans la texture du monde, dans les lois du monde. C’est comme s’il nous montrait le tissu extrêmement serré et consonnant de l’œuvre de Dieu.
Mozart fait croire en l’homme. Que l’homme soit capable d’atteindre ce niveau de lumière, d’équilibre, de grâce, de don, d’offrande, c’est magnifique. Et de légèreté…
15’55 — Mozart vous redonne le désir d’être là. La musique s’empare du temps et en fait quelque chose. Elle le fait vibrer et l’occupe. La musique nous restitue au bonheur d’être présent. Elle nous ramène au bonheur d’être là.
La musique est quelque chose qui me touche beaucoup. Comme beaucoup de monde évidemment ! Je rêve souvent de musique, d’instruments de musique plus précisément. Une nuit, j’ai aussi rêvé d’une mélodie qui était associée à « l’ouverture des lieux ».
D’emblée donc, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt, je pourrais associer la musique à un autre monde, un monde magique. Mais pourtant sa description initiale m’arrête. Reprenons. Voici la citation in extenso :
« L’expérience de la musique c’est l’expérience de l’irruption d’un autre monde dans notre monde. La musique ne représente rien contrairement aux autres arts comme la peinture, la littérature etc… La musique, elle, ne décrit rien du monde, elle est un monde en soi à l’intérieur de notre monde. D’où le profond mystère qu’elle dégage, d’où la profonde attirance, d’où aussi le fait qu’elle nous libère de nous-mêmes ».
La musique ne représente, ne décrit rien du monde… Je comprends le sens de cette affirmation. En effet, je n’apprendrai rien de l’histoire du monde, du « récit » du monde ou de sa réalité. Il n’y a aucune description de son état dans la musique. Je pense que cela rejoint aussi l’idée que la musique est éternelle, que l’air d’hier me transportera de la même façon aujourd’hui, qu’il n’a pas d’âge. Comme la beauté.
Mais pourtant… Quand j’écoute « les Quatre Saisons » de Vivaldi, le prodige du compositeur me représente bien la brûlure de l’été, les affres de l’hiver, la folie du printemps et la mélancolie de l’automne. Je suis convaincu que n’importe quel humain sur terre peut reconnaître de quoi « parle » cette œuvre. Celle-ci décrit donc bien quelque chose du monde…
De mon point de vue, l’auteur de la « Nuit de Feu » passe à côté de… Jung ! Je cite Wikipédia : « La sensation (du point de vue biologique, c’est à dire de la perception sensorielle) vous dit que quelque chose existe »…
Puis le psychiatre helvète ajoute ceci à propos des 3 autres fonctions psychologiques : « la réflexion vous dit ce que c’est ; le sentiment vous dit si c’est agréable ou pas et l’intuition vous dit d’où il vient et où il va. » Pour conclure C.G. Jung répartit ces 4 fonctions en 2 paires opposées et complémentaires : Pensée- Sentiment = fonctions rationnelles et Sensation-Intuition = fonctions irrationnelles.
Équipé de cet outil, je reviens à ce passage radiophonique et à l’Art plus généralement. Quand je lis un livre, j’utilise d’abord mon intellect, ma fonction « pensée » pour décrypter le texte. Puis mon imagination, mon intuition, va reconstruire le monde de l’auteur. Je ne peux pas faire l’inverse évidemment. Donc une fonction rationnelle sert de socle à une fonction irrationnelle.
Mais quand j’écoute de la musique, c’est ma sensibilité dans le sens biologique, c’est-à-dire l’utilisation de mon sens de l’audition, donc ma fonction sensation dont j’ai besoin en premier lieu. Et ensuite, je vais utiliser mon imagination pour reconstruire l’espace et comprendre les émotions qui me traversent. Je m’appuie donc d’abord sur une fonction psychologique irrationnelle…
Et cela change tout ! Parce que dans le monde actuel, nous jugeons (fonction sentiment) que l’irrationnel (sensation et intuition) n’est pas le bienvenu. Nous abordons toujours notre environnement par les deux fonctions rationnelles, nous pensons et jugeons. Cela nous donne une perception (partielle) de notre environnement extérieur mais aussi intérieur et nous ne pouvons plus dépasser ce rationalisme.
J’aimerais ajouter quelques mots à propos de la Peinture. Quand j’observe un tableau « figuratif », où je reconnais la scène, comme ici avec « Les coquelicots » de Monet, ma fonction rationnelle est mise en avant. Mon fonctionnement intellectuel est assez proche de celui de la lecture. Mais quand je me retrouve face à une œuvre abstraite d’Agnès Pelton par exemple, comme ici « Le jour », je vois un rectangle, une étoile et une sorte de vapeur, mais je ne comprends aucun récit, aucune histoire ne m’est donnée. Je vais donc me laisser porter par mes sensations et mon intuition. Là je découvre une porte, un voile qui se lève et une ombre qui recule. Je vois l’espérance et ressens l’envie d’emprunter ce passage céleste. Une forte émotion de liberté me traverse comme si je me laissais emporter par la contemplation d’un jour naissant au sommet d’une dune perdue en plein désert… Pas si loin en fait « d’une nuit de feu ». Et dans cet état, je suis plus proche de l’écoute d’un morceau de musique.
Donc, pour conclure, je pense que la musique nous donne à voir un monde. Mais ce monde magique n’est pas autre, différent du nôtre. C’est notre perception incomplète du monde qui se trouve enrichie de sa moitié amputée par notre utilisation exclusive de nos modes rationnels.
J’en arrive à la TCAI. Pour moi, la Transe Auto Induite Cognitive permet principalement, par une dissociation douce, de mettre en sourdine la pensée et le sentiment tous les deux très présents dans mon conscient, pour laisser remonter la sensation et l’intuition des profondeurs inconscientes. Cela a avoir avec l’art, ou du moins la création. En dehors du « soin » que cette technique propose et qui est aujourd’hui scientifiquement prouvé, c’est l’accès à ma créativité qui se trouve plus largement exploité. C’est évidemment pour cela que les artistes sont nombreux dans ces séances en groupe.
