L’imagination Active

livre "imagination active, imagination musicale" de Marie-Louise von Franz

Je parle souvent d’états modifiés de conscience, ou dissociés etc… Ces états regroupent beaucoup de choses comme les rêves, la transe (TACAI, Transe Cognitive Auto Induite) et aussi l’imagination active. Cette technique fut mise au point par C. G. Jung. Elle est très bien détaillée dans le livre de Marie-Louise von Franz « Imagination active, imagination musicale » auquel ont collaboré B. Hannah et C. Tauber.

Je vous en livre un long extrait pour comprendre de quoi il s’agit :

Nous savons que la méthode que Jung a proposée pour faire face à cet impact est l’imagination active. Je vais donc rappeler ce qu’est vraiment l’imagination active, car il me semble qu’un autre problème se présente maintenant à nous : ce qui devient très courant, c’est la pratique de toutes sortes ou formes de méditations qui ressemblent en partie – mais en partie seulement – à l’imagination active junguienne. En général, il leur manque certains aspects, ce qui les rend, à mon avis du moins, incomplètes et même dangereuses.

J’aimerais subdiviser en quatre étapes le processus de l’imagination active :

1) La première étape consiste à vider son conscient, à arrêter le déroulement de la pensée – les moines bouddhistes diraient : arrêter l’esprit fou. Vous savez, cette chose en nous ne cesse de discuter et de penser à tout instant, ce dialogue intérieur comme vous pourriez l’appeler que le moi vit avec certains de ses complexes à longueur de journée. C’est déjà très difficile. Mais il est moins complexe d’enseigner cela actuellement qu’il quelques années, puisque très nombreux sont maintenant les jeunes qui s’orientent vers les méthodes bouddhistes zen d’autres méthodes asiatiques de méditation. Or, dans la plupart de ces méthodes, l’étape initiale consiste à se vider l’esprit rattaché au moi. Un grand nombre d’entre eux ont donc atteint ce stade.

2) Vient ensuite la deuxième étape. La conscience ayant opéré le vide, des émotions et des images venant de l’inconscient coulent dans ce vide, et c’est le début d’une percée de l’inconscient. Ici déjà le point de vue junguien se sépare de la méditation orientale. Dans la plupart des méthodes de méditation orientales, vous devez chasser ou, du moins, ignorer les images inconscientes qui envahissent le conscient : elles appartiennent au monde de l’illusion, elles ne sont pas riches de sens, il faut donc leur résister. Certains, dans le zen, disent : « en leur résistant, on s’implique malgré tout, si bien qu’il vaut mieux les laisser se dérouler », ou les ignorer pour ainsi dire, les laisser se produire, mais sans les prendre au sérieux. Jung a, quant à lui, un point de vue diamétralement autre dans la mesure où, comme vous le savez, il s’agit pour nous de nous confronter à ces éléments. Peu importe ce qui émerge, il faut l’affronter, ce qui est exactement le contraire de l’ignorer ou de le laisser couler.

Dans L’Odyssée d’Homère, il y a un merveilleux passage qui illustre ce point mieux que tout exemple moderne d’imagination active, c’est celui où le fils d’Ulysse [Télémaque] demande à Ménélas comment il a obtenu des informations du dieu de la mer Protée [à propos de son père…]. [Protée lui répond que] ce qu’il est important de faire, c’est de revêtir une peau de phoque, se rendre sur une île et se mêler aux autres phoques malodorants sur le rivage […]. À midi, le vieux Protée arrive de la mer et compte son troupeau. Il faut alors sauter sur lui et l’attraper. Il va alors se transformer en lion et vous attraper et vous devez tenir le coup. Il va alors se transformer en eau et couler entre vos mains, et vous devez tenir bon sans vous laisser impressionner. Il va alors prendre la forme d’un cochon, puis d’autre chose, et vous ne devez absolument pas prendre cela au sérieux, vous devez tenir bon. Et il va alors se transformer en vieil homme, en lui-même et vous demander : Que me veux-tu ? Et vous pouvez alors lui poser votre question, et il sera alors le vieil homme de la mer qui jamais ne trompe. Et alors il ne vous trompera pas, il vous dira tout ce que vous voulez savoir, la vérité absolue. Mais vous ne devez pas permettre que le jeu des transformations se poursuive. C’est le jeu caractéristique de Protée.

S’il est une expérience que je ne cesse de faire, c’est celle-ci : un grand nombre de nos étudiants restent bloqués, ou, plus particulièrement les intuitifs, s’asseyent simplement devant leur machine à écrire et se mettent à fantasmer. Un mythe fou après l’autre, une histoire folle après l’autre. Ils ne tiennent pas bien Protée, si bien qu’ils passent du lion à l’eau, de l’eau au cochon, et ainsi de suite, sans fin, et il n’en sort rien. Beaucoup pensent que c’est de l’imagination active. NON, ce n’est pas ça ! Ce sont des fantasmes et tous ceux qui ont une vie riche en fantasmes, qui sont ouverts à l’inconscient, qui ont une bonne intuition, peuvent faire cela. Ce n’est pas de l’imagination active. Mais je continue à voir cette erreur, elle est encore très répandue. Ils ne tiennent pas bien Protée, ils tiennent la forme qu’il adopte, et lui parlent, l’interrogent […].

3) Vient alors ce que j’estime être la troisième étape, la confrontation éthique qui consiste avant tout à s’abstenir de s’agiter et à réagir avec son vrai moi, comme on le ferait dans une situation réelle.

Je me souviens d’un cas qui était absolument fascinant : il s’agissait d’une femme qui était née et avait grandi en Afrique, ce qui la rendait très proche de l’inconscient. Elle était devenue noire comme on le disait, elle entendait des voix, et le diagnostic posé était même : schizophrène. Madame Hannah, moi-même, et un médecin qui la suivait à Zurich ne pensions pas qu’elle l’était, nous estimions qu’entendre des voix relevait plutôt de son passé africain. Elle vivait des choses très dures, comme de toujours sortir avec un homme pour ensuite le lâcher, en avoir un autre, le tout dans le plus grand des désordres émotionnels. Nous avons finalement découvert qu’elle obéissait toujours à une voix qui lui disait : « Prends cet homme, couche avec lui ». Puis, plus tard : « Maintenant quitte-le et prends celui-ci », etc. Exactement comme un pantin, elle faisait ce que la voix disait. « Nous avons alors pu lui dire : « Nous ne savons pas si cette voix a tort ou raison, mais vous ne devez pas lui obéir. Vous devez lui demander : qui êtes-vous ? Je ne ferai pas ce que vous me dites de faire avant que vous ne me disiez qui vous êtes. Alors seulement je choisirai de dire oui ou non ». « Alors seulement vous devez choisir. »

La fois suivante, alors qu’elle avait rencontré un homme très sympathique, la voix lui a soudain dit : « Quitte-le pour quelqu’un d’autre ! À cette occasion, nous avons réussi à lui faire dire : Non, je ne vais pas le faire, vous devez d’abord me dire qui vous êtes. Savez-vous ce que la voix a répondu ? « Je suis Pan ». Il était, tout simplement, le dieu de la nature Pan. Elle-même était très intelligente et elle a eu une merveilleuse réponse : « Oh, Pan ! Écoutez, vous ne connaissez pas l’histoire, vous ne savez pas que le christianisme existe chez nous depuis deux mille ans, que les choses ont un peu changé depuis votre temps. Je ne peux pas me borner à faire ce que vous dites, je dois penser par moi-même et, dans le cas présent, je veux garder cet ami. Je vous prie de prendre en considération ce désir ». Et Pan s’est montré d’une amabilité absolue et a dit : « D’accord, en ce qui me concerne, c’est d’accord. »

Tout s’est bien passé et une merveilleuse synchronicité est survenue : quand elle s’est fiancée avec cet homme, qu’ils ont décidé de se revoir après une longue séparation, ils sont allés à l’hôtel. Au moment où ils se sont mis au lit, elle a poussé un cri et a sauté hors du lit, car sur le mur face au lit se détachait en ombre chinoise un profil avec un nez crochu qui faisait un Pan cornu. L’homme avait allumé sa lampe de chevet et avait jeté ses vêtements sur une chaise. La forme que dessinait l’ombre était exactement celle de Pan. Pan a donc assisté à la nuit de noce ! Une merveilleuse synchronicité, dirais-je.

Vous voyez ici l’importance d’apprendre aux gens qu’ils ne peuvent pas se contenter de faire ce que leurs voix demandent. Quant à réprimer ces voix, cela peut les rendre fous. Pour les réprimer, il lui fallait prendre un tranquillisant ou un médicament quand elle entendait des voix, car c’était de la schizophrénie. Et, si elle ne prenait pas de médicament, elle faisait tout ce que la voix lui disait. Il s’agit bien d’une confrontation éthique où l’on doit se faire sa propre opinion.

4) La quatrième étape est simple mais difficile – simple et difficile comme toute chose en psychologie junguienne : tirer des conclusions dans la vie réelle. Si l’on reçoit par exemple un ordre de l’intérieur, on doit obéir, on doit vivre ce genre d’injonction. Je me rappelle un cas : j’avais un homme en analyse qui parlait avec son anima. Et son anima lui a dit qu’il la négligeait. De manière un peu irréfléchie, il lui a promis qu’il lui parlerait tous les jours, ne serait-ce que cinq à dix minutes. Son anima, sa femme intérieure, lui a dit : Oui, d’accord, mais tiens-toi à cela. Il a ensuite complètement oublié cette promesse et a commencé à souffrir de symptômes psychosomatiques terribles. Je n’avais pas posé de questions. Comme je savais que c’était vraiment quelqu’un de très bien sûr le plan éthique, je ne voulais pas jouer les gouvernantes. Tout à coup, je lui ai dit : Mon Dieu ! Avez-vous oublié de parler avec votre anima ? Il m’a répondu « Oui, j’ai oublié ». Voyez. Il a repris ses conversations, s’est excusé, et les symptômes ont disparu, ce qui signifie donc que, même si vous promettez quelque chose dans une imagination active, c’est exactement la même chose que si vous le promettez à un être humain concret : il compte sur vous pour que vous le fassiez. À ce stade, tout doit être complètement intégré.

Pour autant que je puisse le voir, les milieux psychologiques ont pris conscience ici aux USA – mais non en Europe où les gens sont plus lents, plus sceptiques de la réalité de l’inconscient. La plupart ne connaissent que la moitié de cette technique qu’est l’imagination active : ils font surtout l’expérience de vider leur esprit pour pouvoir laisser monter en eux certaines choses. Quelques-uns parviennent au deuxième stade : ils considèrent que l’image est réelle et s’en tiennent à elle. Il me semble que les troisième et quatrième stades manquent en grande partie...

Une chose m’amuse enfin : Imagination Active, ça donne IA…

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