Le Théâtre de la guérison

Alejandro Jodorowky

Je viens de terminer la lecture du « Théâtre de la guérison » d’Alexandro Jodorowsky et je m’empresse d’en faire un commentaire… Parce que : qu’elle claque !

Avant d’attaquer le contenu, je veux préciser que ce texte est organisé sous la forme d’un échange entre lui et Gilles Farcet. Je ne suis pas fan de ce type de document d’habitude, mais ici, cela donne du rythme et de la vivacité, avec même quelques pointes d’humour de la part de l’intervieweur ! Et surtout cela impose une structure au récit ; et, au vu du personnage, c’est plutôt rassurant. En effet Jodorowsky (Jodo pour les intimes !) se définit lui-même comme un clown mystique, un surréaliste de la spiritualité, un provocateur panique (…) avec l’exubérance d’un charlatan ! On en verra quelques exemples plus loin et vous comprendrez vite ce qu’il veut dire…

Un petit flashback avant de plonger dans le monde de cet auteur, romancier, scénariste, réalisateur surréaliste, tarologue et mystique moderne. Ma première découverte de Jodo date d’une dizaine d’années. À l’époque, un ami m’avait parlé de lui et de sa tentative de réalisation d’une adaptation de Dune), le chef-d’œuvre de Frank Herbert. Ce film ne verra finalement jamais le jour malgré un colossal travail préparatoire. Jodo avait réussi à convaincre Moébius, Orson Welles, Mick Jagger, Bowie, et même le peintre Dali. Pour la B.O. il avait pu réunir Pink Floyd et Magma… Et j’en oublie. Plus tard, le projet sera confié à David Lynch par les studios hollywoodiens, trop frileux, avec le malencontreux résultat que nous connaissons. Il en subsistera malgré tout un incroyable storyboard et un documentaire, Jodorowsky’s dune (dispo sur Prime pour les intéressés), absolument passionnant et à regarder sans modération. À la suite de quoi, je me souviens avoir tenté de regarder la Montagne Sacrée et El topo , ses deux célèbres films. Et le tournis avait frôlé le vertige, voire peut-être même la nausée…

À première vue, le contrepied avec C. G. Jung est ébouriffant et le fossé entre ce personnage et le psychiatre helvète, arpentant les couloirs de l’hôpital du Burghölzli en blouse blanche, l’œil sévère, semble infranchissable. Pourtant, à y réfléchir, les récits des rêves et délires des patients démontrent une réelle ressemblance avec ce que j’ai aperçu des œuvres de Jodo. Un peu rassuré par ce constat, j’ai accroché ma ceinture et je me suis assis dans un fauteuil comme si je prenais place dans le wagonnet d’un grand huit !

Alejandro Jodorowsky commence par évoquer son enfance et sa jeunesse. D’une façon générale, le livre va d’ailleurs à peu près dérouler le fil de sa biographie. Sa famille exilée russe, s’installe au Chili où le père monte une petite épicerie décrite comme une caverne d’Alibaba. Quelques années plus tard, Alexandro s’intéresse de près à la poésie. J’en retiens une anecdote : le jeune étudiant voulait vivre la poésie et non pas seulement la lire ou la déclamer. Alors avec un ami, concrétisant « l’acte poétique », il décide de traverser la ville en ligne droite. Sans jamais faillir. Toujours sur le fil. Jodo en profite pour évoquer le côté particulièrement poétique de son pays. Comme il le déclare : « tout est poésie au Chili ». Ainsi quand une maison leur bloque le passage, ils entrent, le propriétaire les accueille et les accompagne pour leur proposer de sortir par la fenêtre, de l’autre côté, afin qu’ils ne quittent pas leur route rectiligne.

En lisant ce passage, j’ai souri. J’imaginais le ridicule de la scène et l’étrangeté de cette action. Je n’ai pas vu immédiatement le rapport avec la poésie. J’y reviendrai.
Puis le jeune homme part pour le Mexique et commence à s’intéresser au Théâtre… Avant de le déstructurer de la même façon. Il avait l’ambition de faire vivre le moment théâtral aux spectateurs. Pour lui, le théâtre, c’est vivre totalement le présent, avec toute la spontanéité et les imprévus. C’est vivre les accidents. Il fallait donc y impliquer les spectateurs pour qu’ils prennent part au show, pour qu’ils deviennent acteurs de cet événement. Ils demandaient en réalité aux gens de devenir acteurs de leurs véritables vies.
Je ne résiste pas à vous livrer quelques exemples de « scénettes » données dans ce livre. Juste pour en saisir la teneur !

– Une femme extraordinairement attirante, aux allures de vamp hollywoodienne, vêtue d’une longue robe dorée qui la moulait, vint sur scène une paire de grands ciseaux à la main. Plusieurs hommes bruns se traînaient vers elle, lui offrant chacun une énorme banane qu’elle coupait de ses ciseaux en riant à gorge déployée.

– Un garçon en smoking poussa sur scène une baignoire recouverte d’une grande serviette de bain. Il sortit et revint en portant dans ses bras une jeune fille habillée pour la noce. Lui, sans la lâcher, retira la serviette : la baignoire était pleine de sang. Portant toujours la fiancée, il lui caressa les seins, le pubis et les jambes pour finir, de plus en plus excité, par la plonger dans le sang. Il se mit immédiatement à la frotter avec une pieuvre vivante tandis qu’elle entonnait un air d’opéra.

– Le célèbre peintre Manuel Felguerez se joignit à la manifestation panique et décida d’exécuter une poule afin de confectionner un tableau abstrait à l’aide des tripes et du sang pendant qu’à ses côtés sa femme, vêtue d’un uniforme de soldat nazi, dévorait une douzaine de tacos au poulet.

J’en passe et des meilleurs ! Vous imaginez être dans le public à regarder, à participer à… ça ! Beaucoup d’entre nous auraient été horrifiés. Je ne doute pas que certains auraient même porté plainte !

Puis le provocateur panique débarque à Paris. Le 24 mai 1965 au Centre culturel américain, boulevard Raspail, il propose un happening de plusieurs heures intitulé « Melodrama Sacramental ». Il s’agit pour lui de clore la page de l’acte théâtral. Il veut y mettre en scène la fin de cette période de sa vie. Je vous fais grâce de la description, mais précise juste que ce que vous imaginez n’est pas à la hauteur de ce qui y a été présenté. Les détails sont racontés succinctement dans ce livre…

Mon wagonnet fait quelques embardées mais je m’accroche, car, à la lecture de cette partie, je comprends qu’on est entré au cœur du sujet. L’interlocuteur lui aussi essaie de se remettre le cerveau à l’endroit et l’interroge sur la finalité de ces expérimentations. La réponse du metteur en scène est splendide et absolument junguienne ! Pour Jodo, nous vivons tous enfermés dans l’idée que nous avons de nous-mêmes, ce qui l’appelle notre auto-conception – Jung parlerait de l’ego. Nous devons adopter un point de vue différent pour le percevoir. Ce Théâtre Panique comme il le nomme, permet d’être un auteur-acteur-spectateur pour quelques instants sur scène mais aussi dans le théâtre de la vie.
Bien sûr, en s’arrêtant là, cela ne servirait pas à grand-chose. Ce serait juste une forme de mégalomanie. Mais Jodorowsky poursuit :

« Il suffit d’une décision, d’une ébauche de résolution pour que cette force transforme ta vie. Il est temps pour l’être humain d’en finir avec les réflexes conditionnés, les circuits hypnotiques, les auto-conceptions erronées. La littérature mondiale accorde une grande place au thème du « double » qui, peu à peu, expulse un homme de sa propre vie, s’empare de ses endroits favoris, de ses amitiés, de sa famille, de son travail, jusqu’à faire de lui un paria et parfois même à l’assassiner, selon certaines versions de ce mythe universel. Pour ma part, je crois que nous sommes le « double » et non l’original… Rien ne nous appartient, tout est à l’« Original ». Notre seule chance, c’est que l’Autre survienne et nous élimine. Nous ne souffrirons pas de ce meurtre, mais nous y prendrons part. Il s’agit d’un sacrifice sacré dans lequel l’on se rend tout entier au maître, sans angoisse… »

C’est une parfaite description du processus d’individuation de C. G. Jung. L’« Original » de Jodo, c’est le « Soi » de Jung. Notre Ego, notre conscience limitée, doit trouver le chemin qui conduit à l’inconscient et vers cette réunion, cette réunification des différents éléments de la Psyché.

Je progresse. J’ai bien quelques idées sur le chemin à suivre pour rejoindre le centre « junguien » mais je doute que ce soit le même que celui de cet illuminé. Je resserre ma ceinture de sécurité en sentant le wagonnet commencer à trembler par de fortes accélérations. À ce point je suis à la fois impatient de découvrir quelles vont être les propositions du clown mystique et inquiet de voir où cette lecture va me conduire…

Après avoir décrit l’acte poétique et l’acte théâtral, Jodo nous présente « l’acte onirique ». Le bonhomme a de la chance : de façon semble-t-il innée, il fait des rêves lucides. C’est-à-dire qu’il comprend que sa conscience n’est pas totalement absente de son état de rêve et qu’il peut ainsi influencer le déroulement de celui-ci. C’est un rêveur assidu et attentif. Il note ses aventures nocturnes dans des cahiers qu’il ressort pour l’interview. Il cite ainsi quelques exemples qui l’ont particulièrement marqué. Je découvre alors un autre Jodo, qui n’est pas aussi foutraque et désorganisé que je le pensais jusque-là. En fait c’est un observateur, un chercheur, un éternel étudiant. De tout cela découle une connaissance de ses profondeurs très intéressante et très humaine. Cet homme se connait beaucoup mieux que la plupart d’entre nous. Il parle de l’ombre, de sa confrontation à ses peurs et ses fantasmes. Et il dit une chose bouleversante sur le désir. Je colle ci-dessous l’extrait à ce sujet :

« A.J. – Quand je rêve, j’ai le pouvoir magique de faire jaillir ce que je désire devant mes yeux. J’ai alors eu la tentation de réaliser une expérience érotique : Je crée trois femmes-bêtes, mi-panthères mi-femelles humaines, comme accroupies ou à quatre pattes. J’en embrasse une sur la bouche et ses longues lèvres semblent les nymphes d’une vulve. J’essaie d’introduire mon index dans leurs sexes, sous les queues. J’en possède une tandis que les autres me griffent agréablement et je tente de parvenir à l’orgasme. Je cesse d’être lucide et le rêve m’absorbe pour finalement se muer en cauchemar. Je me réveille, le cœur battant…

G.F. – Où réside la dimension initiatique de ces expériences ?

A.J. – Dans le fait que dès que je commençais à faire l’amour avec toutes ces femmes animales, le désir me happait, si bien que je perdais la lucidité et que le rêve échappait à mon contrôle. J’avais oublié que je rêvais. Idem pour la richesse. Dès que la fascination de l’argent me happait, mon rêve cessait d’être lucide. Chaque fois que je tentais d’assouvir mes passions humaines, le scénario m’absorbait et je perdais toute lucidité. Ce fut une grande leçon : j’ai compris que dans la vie comme dans le rêve, pour rester lucide, il fallait être détaché, agir sans être identifié à l’action. Voilà un vieux principe spirituel dont le rêve lucide m’a rappelé l’importance. Le désir et la peur sont, comme l’affirment toutes les traditions, les deux faces de notre identification. »

Je suis éberlué… Je pensais que cette histoire allait déraper et m’entrainer dans des délires de plus en plus vertigineux et voilà, au contraire que je me retrouve en terrain connu avec un homme d’une grande sensibilité et d’une grande sagesse. D’une grande humanité. Cela achève de me convaincre aussi qu’il faut que je fasse cet effort de passer au rêve lucide. Ce ne sera pas simple évidemment. Me souvenir de mes rêves me demande déjà une préparation et aujourd’hui encore je trouve cet exercice pas toujours aisé. Alors devenir conscient pendant le rêve, même si j’en devine le principe, cela me parait être une véritable initiation !

En attendant, terminons la lecture. Alors que je me détends, évidemment l’olibrius, lui, redémarre en trombe et m’entraine à la rencontre de Patchita. Cette fois c’est parti pour une longue série de loopings !

Le charlatan exubérant s’intéresse à présent à « l’acte magique ». Alexandro vit au Mexique depuis quelques années. Si au Chili tout est poésie, au Mexique, comme il dit, tout est magique. Il a pris conscience au cours de ses performances théâtrales que parfois il est trop proche d’une forme de magie noire. Il voit aussi sur les spectateurs-acteurs des comportements qui finissent par l’interroger, comme cette présentation où des femmes lui demandent de boire leur propre sang qu’elles viennent de recueillir en se coupant. Inquiet, il se met en quête d’un chaman bienfaisant pour approcher la magie sur un chemin plus lumineux. C’est ainsi qu’il fait la rencontre de la célèbre Patchita, de son vrai nom Bárbara Guerrero, disparue le 29 avril 1979. Cette sorcière jouit d’une grande renommée dans les années 1960-70 et soigne beaucoup de monde, des gens du peuple comme des célébrités, des Mexicains tout autant que des Occidentaux.

Après cette première entrevue, Jodorowsky devient l’un de ses assistants. Stupéfait par ce qu’il a vécu, il décide d’étudier les pratiques de Patchita. Et pour le faire de façon objective, il prend le parti de ne pas y croire. Il va alors assister à des centaines d’opérations. D’après lui, l’atmosphère de la maison où se pratiquaient ces rituels était terrible. Cela sentait la merde de rat et l’urine, tout y était moite et sombre. La seule lumière qui y pénétrait était la lueur des bougies. La foule s’entassait là, patientant des heures pour être soignée par la chamane. Et les hommes passaient en premier parce qu’ils supportent moins bien la douleur que les femmes ! Le patient était alors conduit dans une petite pièce où se bousculaient les assistants. Avant toute chose, Patchita les touchait pour établir le contact. Ensuite elle leur parlait comme à des enfants, qu’ils soient ministres ou mendiants.
Arrivait le moment du soin proprement dit. La particularité de Patchita, est que, sous le contrôle d’« Hermanito », elle pratiquait des opérations « chirurgicales ». Elle ouvrait les corps avec un grand couteau et en sortait la maladie, la tumeur, le mal. Elle le brandissait au-dessus du malade qui se tordait de douleur en criant. Parfois, elle remplaçait l’organe malade. Alexandro raconte qu’on la fournissait en cœurs, en foies, en reins et os, tous humains, en provenance de la morgue de l’hôpital. Le témoin raconte avoir vu cet organe s’enfoncer dans le corps du malade pour y disparaitre. Pour l’avoir lui-même vécu, il dit qu’il sentait même qu’elle lui tripatouillait les entrailles à l’intérieur !
Jodo a longtemps cherché le truc, le tour de prestidigitation sans jamais le percer à jour. Je ne résiste pas à vous donner sa conclusion in extenso :

« G.F. –  _Selon vous, que faut-il en conclure ?

A.J. – Jamais je n’affirmerai que les manipulations de Pachita étaient de vraies opérations ; mais jamais je n’affirmerai le contraire… Et j’ai fini par conclure que cela n’avait pas d’importance. C’est notre croyance en un monde « objectif », notre mentalité moderne soi-disant rationnelle qui fait que ce genre de questions nous tourmente. Nous prétendons toujours nous situer en tant qu’observateur détaché d’un phénomène supposé extérieur et dont les mécanismes doivent être clairement cernés. Dans la mentalité « chamanique », par contre, ce type de problèmes ne se pose même pas. Il n’y a pas de sujet observateur et d’objet observé, il y a le monde en tant que rêve grouillant de signes et de symboles, champ d’interaction où se rencontrent des forces et influences multiples. Dans ce contexte, savoir si les opérations de Pachita sont « réelles » ou non, s’avère incongru. Quel réel ? Dès lors que l’on pénètre dans le champ énergétique de la sorcière, que l’on s’incorpore à sa réalité et qu’elle entre dans la tienne, vous évoluez tous deux au sein d’un réel où les pratiques de guérison se révèlent opérantes. Et le fait est que nombre de gens furent bel et bien guéris ! En outre, si je reviens au point de vue dit « objectif », jamais je n’ai pu la prendre en défaut, jamais je n’ai pu déceler le « truc », même en me tenant juste à côté d’elle semaine après semaine, pendant des heures… Quoi qu’il en soit, on ne peut que reconnaître le génie de Pachita. Si c’était du théâtre, quelle actrice ! S’il s’agissait de prestidigitation, cette bonne femme était le plus grand prestidigitateur de tous les temps ! Et quelle psychologue… »

Et bien j’avais raison de m’inquiéter ! Je repose le livre le temps d’une respiration. Après ces secousses répétées, il me faut quelques minutes de pause. Une chose apparait alors. Je vois la ligne de cet homme, le fil qu’il tire depuis sa jeunesse. En marchant droit devant lui pour cet acte poétique, Alexandro essayait déjà de tordre la réalité. Quand il plongeait son public-acteur au cœur de ses délires, il tentait de transmettre cette notion qu’il fallait descendre au plus profond de son ombre, de son intériorité pour quitter son moi et trouver son Centre où tout se rassemble, où tout est réuni, intérieur et extérieur. Et quand il évoque le rêve lucide, c’est toujours pour pointer la souplesse, la flexibilité de la réalité. Devant moi je vois flotter le tableau de Dali « les montres molles ».

Salvador Dali : « la persistance de la mémoire »

Enfin, dans la dernière partie, le provocateur panique détaille ce à quoi il pense quand il évoque la psychomagie. Il s’agit, après une étude médiumnique s’appuyant notamment sur la lecture des cartes du Tarot et d’une étude métagénéalogique (une autre matière développée par lui), de proposer un acte symbolique permettant de résoudre, de dépasser, une difficulté. Pour le Alexandro, c’est donc le chemin inverse de la psychanalyse. Au lieu d’interpréter l’inconscient par le langage et donc de la rationaliser, il s’agit de lui parler directement en adoptant son langage qui n’est, d’après lui, que symbolique. L’acte est donc fort, rapide, avec une forme de brutalité. Il faut faire sortir le consultant de son ego pour le plonger dans l’univers de son inconscient. Encore une fois, à l’opposé de l’analyse, le processus est ici très rapide et fondamentalement actif.
Il y a aussi un contrat moral entre Jodorowsky et le consultant : celui-ci ne le paye que par la rédaction d’une lettre relatant l’acte magique proposé, sa réalisation et les conséquences. Le chamane panique explique que  « les gens sont davantage prêts à débourser, à sortir leur porte-monnaie qu’à donner un peu d’eux-mêmes ». Il se retrouve donc avec une collection de courriers qu’il cite en exemple dans la dernière partie du livre. J’en retiens un :

Un homme de quarante-cinq ans avait toujours senti un malaise dans ses relations avec ses parents. Jusqu’à ce que son père décède. Sa mère lui avoue alors que ce dernier n’était pas son père biologique et que celui-ci est décédé alors qu’il avait trois ans. Sa mère avait alors détruit tous les souvenirs et toutes les photos. Cette situation avait provoqué une grande colère chez cet homme. Puisque ce fils n’avait pas été reconnu par son père, Jodo lui a alors conseillé qu’il le reconnaisse lui en tant que père. Pour cela, il devait glisser une photo de lui dans la sépulture de ce dernier. Justement, la mère de cet homme lui avait indiqué où il était enterré. L’acte accompli, la colère s’estompa et l’homme se fit à l’idée de ne jamais connaître le visage de son père. Puis quinze jours plus tard, sa mère découvrit un grand portrait du père qui avait échappé à la destruction. Cette rencontre providentielle avec le visage du père réconcilia l’homme avec lui-même et également avec le souvenir de ses deux pères disparus et sa mère.

Ce dispositif de mis au défi symbolique du consultant est bien connu en psychologie : un ami médecin me racontait l’anecdote d’un alcoolique à qui son psy l’avait mis au défi de boire autant qu’à son habitude… Mais à la petite cuillère ! Il y a pourtant un détail supplémentaire dans cette histoire : celui de la réapparition du portrait du père. Comme Junguien, j’y vois plus qu’une coïncidence, une synchronicité…

Il est grand temps d’approcher la conclusion. Le wagonnet est revenu à sa gare de départ et je suis encore tout ébouriffé de cette aventure absolument fantasmagorique.
Après avoir évoqué l’acte poétique, l’acte onirique et l’acte magique, Alexandro Jodorowsky en arrive à la concrétisation de l’acte psychomagique qui vise à s’adresser à l’inconscient directement et dans sa propre langue symbolique. Il raconte au passage qu’il s’est beaucoup inspiré de textes anciens dans lesquels sont expliqués les principes de projections sur des objets, des substitutions telles que le sacrifice ou encore d’enfouissement dans la terre.

Pour ma part, je garderai dans un coin de ma mémoire cette formidable explication de la souplesse de la réalité qu’a expérimentée ce « surréaliste de la spiritualité ». Jung le répétait d’ailleurs également : ce que nous vivons en rêve est tout aussi réel que notre quotidien. Je ne sais pas jusqu’où il entendait cette extension de la réalité, sachant qu’il était un fin connaisseur des principes alchimiques ! Pour avoir vécu moi-même quelques-uns de ces moments étranges, il était passionnant de lire jusqu’où d’autres ont pu aller. Peut-être devrais-je en faire le sujet d’un futur article ?…

Je laisse le dernier mot (merveilleux) aux deux protagonistes de cet ouvrage :

« G.F. –  Par ailleurs, il me semble que la psychomagie aide à solutionner certains problèmes précis, bien spécifiques. Je la vois plutôt comme une intervention ponctuelle que comme une thérapie pour ainsi dire globale…

A.J. – Gilles, il n’y a qu’une seule guérison globale : trouver Dieu. Il n’y en a pas d’autre. Seule la découverte de notre Dieu intérieur est susceptible de nous guérir à jamais. Le reste consiste à tourner, plus ou moins bien, autour du pot. Toutes les thérapies ne peuvent qu’être partielles. »

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