Psychothérapie

livre "Psychothérapie", de Marie-Louise von Franz

Je me demande parfois quel livre je pourrais conseiller à quelqu’un qui me demanderait par quoi commencer pour aborder le vaste sujet de la psychologie des profondeurs.

Les livres de Carl Gustav Jung ont la réputation d’être assez difficiles à lire. Sans doute. Pour certains. Pas tous, heureusement. Mais il est vrai que sa pensée circulaire, qui tourne, passe et repasse par les mêmes points en les approfondissant à chaque fois un peu plus, n’est pas très à la mode et pas vraiment dans notre compréhension usuelle et plus linéaire.

Marie-Louise von Franz, sa plus proche collaboratrice pendant environ 30 ans, depuis leur rencontre en 1933 (alors qu’elle n’avait que 18 ans) jusqu’à la mort de Jung en 1961, est à mon avis, la meilleure réponse. Cette femme avait un esprit d’une grande lucidité et une expérience exceptionnelle dans ce domaine. Son écriture, sensible et directe, est d’une grande clarté. Elle traverse l’intégralité du sujet avec une étonnante simplicité et tellement de facilité que quand on referme un de ses ouvrages, on se sent plus intelligent !

Devant l’ampleur de son œuvre, faut-il encore en choisir un… J’opte alors sans hésiter pour le plus général : « Psychothérapie » publié en 1993, cinq ans avant sa disparition.

Je vous en laisse un extrait ci-dessous, qui évoque le lien entre imagination active et magie…

NOTES À PROPOS DE L’IMAGINATION ACTIVE p.149

L’imagination active est particulièrement efficace, donc aussi dangereuse, sous sa forme rituelle, nous l’avons déjà dit. Elle constelle de fréquents événements synchronistiques, ce qui fait qu’on peut aisément la confondre avec la magie. Les personnes à risque psychotique interprètent souvent ce type d’événements à tort et à travers, de manière dangereuse. Je me souviens du cas d’un homme qui, au cours d’un épisode psychotique, attaqua sa femme. Par téléphone, elle lança des appels au secours à l’agent de la police locale et au psychiatre traitant. Lorsque les deux hommes furent accourus et que le groupe entourant le mari se tenait dans le couloir de l’appartement du couple, la seule lampe électrique éclairant la scène éclata soudain en mille morceaux ; couvert d’éclats de verre tout le monde restait figé dans l’obscurité. Le malade eut l’idée immédiate que, comme le soleil et la lune avaient caché leur rayonnement au moment de la crucifixion du Christ, de même cet éclatement indiquait à présent l’iniquité d’une arrestation dont lui, le sauveur du monde, était la victime. Or, cet événement synchronistique contenait, tout au contraire, un message salutaire qui devait s’interpréter comme mise en garde contre l’« éclipse mentale » dans laquelle il menaçait de tomber (puisqu’à l’opposé du soleil, symbole du Soi, l’ampoule électrique symbolise la conscience du moi). Dans ce contexte, on s’aventure en terrain mouvant, en effet. Même si cet événement s’est produit en dehors d’une imagination active, des phénomènes semblables se manifestent en maintes occasions pendant celles-ci, justement. Notre exemple illustre l’erreur-type susceptible d’être commise dans le courant d’une « psychose volontairement provoquée » : c’est bien entendu celle de l’interprétation fallacieuse d’une expérience qu’on vient de vivre. L’alchimiste Zosime nous met en garde contre les démons qui jettent la confusion dans l’œuvre alchimique. Nous touchons ici du doigt la divergence entre l’imagination active et la magie et, en particulier, la magie noire.

Comme chacun sait, Jung déconseillait toute imagination active mettant en jeu des personnes vivantes, celles-ci pouvant en être affectées comme par des procédures magiques. De toute façon, tout genre de magie, même la magie « blanche », a un effet « boomerang », un effet de retour de bâton sur celui qui l’exerce. C’est pourquoi la magie est toujours destructrice à long terme pour celui qui recourt à elle. J’ai toutefois souvenance du cas d’une personne où Jung me conseilla de procéder à de la magie. J’avais une patiente d’un certain âge. Elle était possédée par l’animus au point de se trouver hors de portée d’une communication humaine normale, et elle risquait à tout moment un épisode psychotique. Jung me conseilla de procéder à une imagination active afin d’entrer en contact avec l’animus de cette personne ; il ajouta que cela aurait des effets salutaires sur elle, nocifs pour moi-même, mais que je pouvais cependant recourir en dernier ressort à cette solution. Il en résulta un soulagement certain pour elle, et Jung m’aida ensuite à désamorcer l’effet de retour ; mais par la suite je n’ai jamais plus trouvé le courage d’entreprendre ce genre d’expérience une autre fois. La frontière qui sépare l’imagination active de la magie est subtile et ténue. Dans la magie, on détecte toujours la présence d’un élément de désir ou de souhait qui se met de la partie, soit dans une bonne intention, soit avec une visée destructrice. J’ai pu observer, par ailleurs, qu’une forte possession par l’animus ou l’anima empêche les personnes possédées de faire de l’imagination active dans la mesure où leur état entrave l’ouverture intérieure nécessaire. On ne peut s’exercer à l’imagination active qu’à condition de vouloir apprendre la vérité sur son propre compte, et rien que cela. Dans la pratique, il s’y glisse souvent une certaine avidité subreptice ; on tombe alors dans l’imaginatio fantastica, l’imagination fantasmagorique. J’ai pu constater qu’il y a un risque analogue lorsqu’on consulte l’oracle du Yi King. A moins d’écarter toute exigence par rapport à une certaine réponse souhaitée, on ne manquera pas d’interpréter l’oracle de travers. La situation inverse ne peut pas être écartée davantage, à savoir qu’on voit « juste » dans l’imagination active, mais qu’on nourrit des doutes au sujet de l’« authenticité » de ce qu’on y a vu. L’imagination active nous débarrasse cependant plus d’une fois de ce travers en prenant une tournure assez imprévisible pour nous procurer la quasi-certitude que jamais nous n’aurions été capables nous-mêmes d’une telle invention.

Pour clore il nous reste à évoquer un dernier stade de l’application de ce que l’imagination active nous a appris dans la vie quotidienne. Je me rappelle un homme qui, au cours d’une imagination active, avait promis à son anima de lui consacrer dix minutes par jour dans les semaines à venir. Il négligea de le faire et tomba en proie à une humeur névrotique maussade qui dura jusqu’au moment où il se rendit compte qu’il avait négligé de tenir sa promesse. Bien entendu, cela concerne tout ce que l’on a compris en analyse ; c’est ce que l’alchimie désigne sous le terme d’« ouverture de l’alambic », suite et conséquence qui s’enchaînent tout naturellement si on a une compréhension correcte des étapes précédentes. Une personne qui ne tient pas compte de ces enseignements indique par là qu’elle n’a pas vraiment accompli le quatrième pas, celui de la confrontation morale avec l’inconscient, dans l’imagination active.

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